Tom Lebrun et René Audet
Tom Lebrun et René Audet

«L'intelligence artificielle et le monde du livre»: 5 questions à Tom Lebrun et René Audet pour poursuivre la réflexion

19 octobre 2020

En septembre dernier, Tom Lebrun et René Audet, respectivement étudiant au doctorat et professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma de la FLSH, lançaient L’intelligence artificielle et le monde du livre, un livre blanc sur les apports potentiels de l’intelligence artificielle au développement du milieu du livre (voir l’Actualité FLSH du 24 septembre 2020).  La FLSH a voulu poursuivre avec eux la discussion sur la place de ce nouveau joueur dans notre univers culturel.

FLSH — Pour la plupart des lecteurs encore, l’idée d’une intelligence artificielle (IA) vient bousculer la conception largement partagée de l’œuvre littéraire comme création originale d’un auteur, d’une autrice. Serions-nous en train d’assister à une autre «mort de l’auteur» ?

Tom Lebrun et René Audet — Le risque d'une écriture entièrement algorithmisée existe bel et bien, mais pas exactement de la manière dont on l'imagine. Les auteurs de nouvelles strictement informatives, de récits tenant du divertissement, ont peut-être effectivement du souci à se faire. À l'inverse, celles et ceux qui pratiquent du journalisme d'investigation, celles et ceux qui travaillent à un art littéraire – nous entendons par là celles et ceux qui tiennent une voix d'auteur, qui disent quelque chose de spécifique sur le monde –, en bref, toutes celles et ceux qui proposent un rapport critique et construit au texte, celles et ceux-là entrent dans une catégorie de production textuelle que la machine a encore du mal à investir.

Ce n'est donc pas tant à une mort de l'auteur qu'on assiste, plutôt à son hybridation naturelle qui est déjà là depuis quelques décennies, même dans nos usages quotidiens,  avec les correcteurs automatiques ou les suggestions des traitements de texte par exemple. Tout contenu généré par l'IA relève d'une hybridité homme-machine, puisque les sources sur lesquelles l'IA est entraînée trouvent, de fait, leur origine dans des textes humains. 

FLSH — Votre proposition insiste sur la mutualisation des données qu’elle présente comme l’un des défis prioritaires auxquels le monde du livre devrait s’attaquer dès maintenant. Pourquoi cette mutualisation est-elle si importante et semble-t-elle si difficile à réaliser ?

T. L. / R. A.  — Elle est importante parce que le milieu du livre rassemble un très grand nombre de petites et moyennes entreprises qui ne peuvent à elles seules construire des ensembles de données suffisants pour obtenir des résultats probants fondés sur de l'apprentissage machine (l'une des «techniques» d'IA contemporaines les plus utilisées). La mutualisation est donc le seul moyen pour chacun de ces petits et moyens acteurs d'accéder à des ressources en données suffisantes pour que le jeu en vaille vraiment la chandelle, ce qui passe bien évidemment par le fait de fournir ses propres données collectées en retour. 

La difficulté de la mutualisation tient essentiellement aux mêmes raisons de diaspora et de diversités des acteurs , ces derniers n'ont que rarement les mêmes modes opératoires et communiquent parfois même peu entre eux. C'est là que les acteurs institutionnels, les associations et les syndicats ont leur rôle à jouer, ce sont eux qui assurent le maillage entre les différents joueurs et qui ont le potentiel de coordonner une éventuelle mutualisation. 

FLSH — Votre analyse expose très bien le potentiel de l’IA pour le développement du milieu du livre dont la découvrabilité et l’accessibilité. Elle en souligne aussi certains pièges comme le risque de remplacement des travailleurs du livre par le travail numérique (digital labour) et celui d’une mainmise des grandes organisations sur les données et sur l’exploitation des algorithmes. Votre proposition insiste sur la mutualisation des données, qu’elle présente comme l’un des défis prioritaires auquel le monde du livre devrait s’attaquer dès maintenant. Pourquoi cette mutualisation est-elle si importante et semble-t-elle si difficile à réaliser ? Y a-t-il d'autres risques que vous souhaiteriez pointer ?

T. L. / R. A.  — L'un des pièges de l'utilisation d'algorithmes dans la culture est le risque d'uniformisation qui en découle. Par essence, l'intelligence artificielle est une technologie conservatrice qui ne peut optimiser ou prédire que de manière probabiliste, en référence aux informations collectées. En ce sens, l'IA favorise le statu quo et ne peut promouvoir de contenus différents de ce qui se fait déjà. Ce problème structurel de la technologie est un vrai risque pour la diversité des expressions culturelles que l'on voudrait pouvoir continuer à promouvoir. Les littératures à la marge, tout ce qui sort du cadre «mainstream», se trouvent de facto dans l'angle mort de la technique. C'est en ce sens également que nous souhaitons promouvoir, plus qu'une intelligence artificielle fondée sur les machines, une intelligence augmentée qui demeure avant tout centrée sur l'humain et lui laisse la responsabilité finale de ce qui advient. L'IA peut très bien servir la diversité culturelle, mais elle doit être bâtie dans ce sens; en l'état, on est encore loin du compte, notamment concernant les logiciels disponibles pour les milieux de l'édition.

FLSH — Le milieu du livre n’est pas le seul interpellé dans votre rapport, les pouvoirs publics le sont aussi. Quel(s) rôle(s) ces derniers pourraient-ils être appelés à jouer dans l’avenir du livre au Québec ? Et le milieu universitaire, a-t-il aussi un rôle à jouer ?

T. L. / R. A.  — Les acteurs publics peuvent (doivent, a-t-on envie de dire) se mobiliser sur deux aspects: le premier est la mise en place de grands jeux de données disponibles pour tous les acteurs privés. C'est l'une des conditions nécessaires si l'on veut pouvoir accompagner les petits et moyens acteurs de la chaîne du livre au Québec dans cette transformation des modèles. Ce ne sera pas simple, évidemment, mais les savoir-faire sont là et il y a des gains à faire, voire des batailles à mener contre les géants que sont Amazon, Kobo, Apple... 

Le deuxième aspect est l'aide au développement de solutions logicielles évolutives pour les différents acteurs, le plus vraisemblablement par secteur d'activité (édition, libraires, bibliothèques, etc.). Nous pointions dans la réponse précédente les lacunes logicielles, il faut apporter des solutions différentes qui promeuvent notamment la diversité culturelle. Ce peut être par l'appui financier auprès d'universitaires investis sur ces questions, qui leur permettraient de développer des solutions adaptées au milieu, en open source. Ce serait la voie la plus payante et probablement la moins coûteuse au final !

FLSH - Après ce livre blanc, quelle est la prochaine étape ?

T. L. / R. A.  — Ce livre blanc se présente comme un acte pédagogique (pour mieux cibler les usages réels) et comme une invitation à ne pas subir les outils d'optimisation des géants. La suite dépendra donc surtout de la réaction des milieux, qu'ils soient institutionnels ou sectoriels. Va-t-on appuyer cette idée de mutualisation ? Où va-t-on, au risque de voir le secteur se fragiliser encore davantage, avancer dans une approche individualiste ? Il y a un entre-deux bien sûr. Ce sera aux acteurs du milieu de décider.

Intelligence artificielle et monde du livre. Livre blanc peut être téléchargé gratuitement.